La pige de trop (19)


ET OUI, LA PIGE DE TROP, IL EN FALLAIT BIEN UNE...


Eté 2007, bien décidée à quitter ce milieu, je me refuse d’accepter des piges en tant qu’intermittente permanente dans certaines sociétés de productions qui vous exploitent : elles vous demandent de faire le job de 6 personnes de faire des journées de 10 heures et souvent payées aux 35 heures avec une pige qui n’a jamais atteint le tarif syndical.
Début septembre, une amie me dit qu’elle prend les reines d’une émission santé en tant que rédactrice en chef et me demande si je serai intéressée pour le poste de chef de projet en intermittente permanente. ( je rappelle la définition de l'intermittente permanente: on travaille tous les jours mais sans contrat au mois ou à l'année)

C’était reparti pour un tour !

J’arrive au premier rendez-vous et l’on m’explique que nous allons devoir réaliser 15 émissions de 26 minutes  et que nous avons seulement deux mois pour le faire.
Et que nous sommes que deux ! Bien sûr !
Ma première réaction ?
J’ai éclaté de rire !
Ma seconde ?
J’ai tenté de leur dire que c’était impossible sans une rédaction digne de ce nom avec des journalistes, des monteurs à plein temps.

On me signale que les 3/4 du budget est pour la réalisation des plateaux (les plateaux ce sont ces petits morceaux d’émissions où une animatrice vous annonce ce qui va suivre dans l’émission.La durée moyenne des plateaux est de 2 minutes au total pour un programme qui dure 26 minutes).
Pour cela, ils avaient prévu 11 personnes car ils souhaitaient tourner les plateaux avec du matériel, limite de long métrage!

Résumé pour faire l’émission en terme de contenu, nous étions deux avec un stagiaire. Soit : 23 minutes à fabriquer à deux, chaque semaine.

Au bout de 3 semaines, mon amie décide de claquer la porte vu les conditions de travail et les moyens que l’on nous donnait :
Ils veulent une émission aussi belle qu’un film de TARENTINO avec un budget de BIOMAN!

Impossible, mais vrai !

Bien sûr, on peut faire des émissions sympas sans dépenser des mille et des cents, je suis bien placée pour le savoir mais demander des choses comme si nous étions sur une grande chaîne hertzienne…Là c'est pas possible!

De mon côté, je tentais de voir les choses autrement : j’avais accepté de faire toute la production de l’émission ainsi que des sujets.
Grande malade que je suis !!!!
Je suis droite : quand j’accepte quelque chose, je vais jusqu’au bout.
Cependant, j’avais oublié un détail, on ne fait plus les mêmes choses à 30 ans passé qu’à 22 ans ! Et il ne faut pas oublier que je me retrouve un peu seule sur cette émission.


Et  à quel prix ?


Voici mon emploi du temps :
o    Arrivée à 10h00
o    Je repartais en moyenne à 21h30.
o    Je réalisais parfois 3 sujets de 5 minutes en une seule et même journée. Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’intervertir les questions de mes intervenants.
À la fin de la 4ème interview du jour, je n’entendais plus aucune réponse.

o    Le montage était le soir ou le week end, mais bien souvent, je ne pouvais pas y assister au montage vu que j’étais en tournage. On me l’a  souvent reproché:
Désolée, je ne peux pas me couper en deux. C’est le seul truc que je n’arrive pas à faire mais qui peut être parfois un motif de licenciement dans ce milieu !
Ma grande réplique :
JE NE PEUX PAS ÊTRE AU FOUR, AU MOULIN ET LIVRER LE PAIN, EN MEME TEMPS !

Au final, les sujets sont survolés, jamais en profondeur, on doit sortir un sujet par jour, voire deux.

 Maintenant passons à  la rémunération :
o    1/3 en salaire par jour sur 10 jours déclarés
o    1/3 en note de droits d’auteurs
o    1/3 en note de frais



BAH, POURQUOI PAS? ON VOIT TOUT DANS CE MERVEILLEUX MONDE DE LA TÉLÉVISION. CA VOUS CHOQUE, NOUS SOMMES DEUX!



Aussi, je travaille comme une folle : je ne mange presque plus, je dors mal, la pression est à son maximum jusqu’au jour où j’atterris chez le médecin avec ma caméra en bandoulière :
« Bonjour Docteur, je travaille sur une émission santé et bien être, je travaille 20 heures sur 24, je gagne mal ma vie, je ne mange plus… »

Verdict : anémie + 9 de tension.

Toujours professionnelle ou totalement folle, je continue de travailler.

Une journaliste vient en renfort.
Peu à peu, elle me soulage de quelques tâches, mais toujours la tête dans le guidon, je ne m’aperçois pas, qu’elle est tout bonnement en train de m’éjecter de mon fauteuil.

Après 4 mois de folie, arrive le 20 décembre, la soirée de fin d’année de la société.
Comme vous pouvez le lire, nous sommes loin des 2 mois de production et nous n’avons pas encore livré les 15 numéros.
Sur ce coup-là, je me suis bien marrée !

On nous dit que l’émission marche bien, l’audience est là, mais on fait toujours des sujets de M...
Merci Patrons, mais si vous descendiez de temps en temps, vous verriez que nous sommes seulement deux et que nous disposons que d’un seul monteur, qui est en train tout bonnement de mourir derrière son écran.

On nous répond : les montages ne sont pas assez bien :
Comment voulez-vous faire de bons montages quand on tourne 2 sujets par jour et qu’il faut sortir 1 sujet de 5 minutes par jour sans derushage, ni plan de montage et surtout sans journaliste ???????

Je décide de jeter l'éponge, je suis à bout de nerfs...Direction mon lit pour dormir 8 jours, il me fallait ça, c'est mon médecin qui m'a cloué au lit.


 


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